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Le Figaro le 22 Novembre 2012

27 Novembre 2012, 17:45pm

Figaro

Addiction aux jeux : un buraliste poursuit la FDJ

La Loterie nationale lui a retiré son agrément après le suicide d'un client, joueur compulsif.

C'est une première. Le mastodonte Française des jeux (FDJ) est attaqué jeudi devant le tribunal de commerce de Nanterre par un buraliste de l'Oise pour «rupture de contrat abusive». Michel Chomyn, patron du Chiquito à Trie-Château, bourgade picarde de 1.500 habitants, accuse la Loterie nationale de concourir à sa banqueroute en lui retirant «brutalement» son agrément de détaillant, essentiel à son chiffre d'affaires et au devenir de son commerce. Une décision survenue après un drame.

Le 24 mai, Benjamin Cavalon, joueur compulsif de 20 ans et client du buraliste, se suicide en se jetant du pont de Gennevilliers (Hauts-de-Seine). Au Chiquito, durant un mois et demi, ce réceptionniste d'un hôtel 4 étoiles de la région misait en moyenne 16.000 € tous les deux jours dans des paris sportifs. «J'ai retrouvé des tickets de jeu allant de 8.000 à 17.000 € par jour», confie son père, Jean-Jacques Cavalon. Selon l'enquête de gendarmerie, d'avril à mai 2012, il aurait dépensé pas moins de 180.000 €. Avec l'aval de son banquier puisque, solvable grâce à des gains qui totaliseraient 100.000 euros, il payait principalement avec des chèques de banque. Benjamin était interdit de casino et suivi par un psychologue.

Depuis 2007 pourtant, la FDJ engage clients et débitants au «jeu responsable» face à l'augmentation des comportements addictifs. Elle forme les buralistes à la prévention du «jeu pathologique» dans des «ateliers de sensibilisation, durant une demi-journée, aux côtés d'experts en addictions», souligne un représentant de La Française des jeux. «On l'a raisonné plusieurs fois mais, après ça, quoi faire de plus?, interroge Nathalie Chomyn, l'épouse du buraliste. Si ses parents laissent faire et que son banquier cautionne, quels moyens avons-nous? On n'est pas psychiatre et ce n'est pas à nous de faire son éducation!»

Dossier emblématique

Avec sa perte d'agrément, le couple aurait perdu 35 % de son chiffre d'affaires, estime son avocat. Sur les 27.000 buralistes français, 24.000 font du jeu. Ils réalisent 76 % du CA de la FDJ.

«Pour faire la morale à un joueur excessif il faut déjà le repérer, or il joue souvent dans des endroits différents, explique Pascal Montredon, président de la Confédération des buralistes de France.» Pour ce professionnel, «le dispositif préventif de la FDJ fonctionne mais le risque zéro n'existe pas, le cas de Benjamin est rarissime», dit-il.

Pour l'avocat du buraliste, Me Daniel Richard, ce dossier est emblématique: la FDJ veut faire endosser ses responsabilités aux buralistes. «Mon client n'a pas à payer les pots cassés d'une politique que la FDJ ne mène qu'avec des mots et sans moyens, commente-t-il. Il est facile de lutter contre l'addiction, avec une carte de joueur par exemple. Mais si elle procédait comme les casinos avec les interdits, elle perdrait 15 à 20 % de son chiffre d'affaires. Elle préfère encadrer ses gros gagnants qui, eux, bénéficient de psychologues et de suivi toute l'année…»

Pour Martine Dussaule, présidente de la chambre syndicale des buralistes de l'Oise, «la FDJ avait le moyen d'agir plus tôt. Grâce aux machines qui enregistrent les paris en temps réel, elle ne pouvait ignorer la situation. Elle aurait dû refuser les mises comme elle sait le faire dans d'autres occasions. Aujourd'hui elle rejette la faute, mais qui a encaissé le bénéfice du jeu compulsif qu'elle condamne?» La FDJ se défend: «Sur cette période, nous avons identifié des pics de jeu inhabituels et nous avons appelé le buraliste qui nous a dit qu'il n'y avait pas de problème, dit-elle. Avec ces machines, nous ne pouvons pas connaître l'identité du joueur ni même savoir s'il s'agit des mises d'un seul joueur ou de plusieurs, nous avions seulement constaté une hausse du volume global des mises.»

Caution de chèques

Pour la FDJ, la faute du buraliste n'est pas d'avoir échoué à raisonner Benjamin mais d'avoir «contrevenu aux termes du contrat» en lui faisant crédit. En effet, le buraliste aurait accepté de le laisser jouer librement contre caution de chèques de 16.000 et de 53.000 euros, l'un volé à son père, l'autre prêté par un ami. Or, ayant perdu au jeu au moment de payer ses dettes, il se serait retrouvé redevable auprès d'eux. «Le suicide n'est pas lié au jeu. C'est le jeu à crédit qui a fait basculer Benjamin dans la détresse», commente la FDJ. Le père, qui incrimine «l'attitude irresponsable» du buraliste a saisi le procureur de la République de Beauvais qui, après avoir diligenté une enquête, vient de recevoir ses résultats. Un procès pénal pourrait donc avoir lieu contre le buraliste sans savoir encore quelle qualification pourrait être retenue entre «homicide involontaire» ou «provocation au suicide», expliquent Me Bouchet et Me Gauché Daumet, les avocats du père de Benjamin.


L'accro type: un homme de 35 à 40 ans

Créé en 2008, le Centre de référence sur le jeu excessif (CRJE) est le seul institut en France entièrement dédié à la prise en charge des joueurs compulsifs. Il pilote une grande étude nationale sur le jeu pathologique, dont les données sont encore en cours d'exploitation.

Les premiers éléments dessinent déjà les profils type du joueur addict. Il est très majoritairement un homme, âgé de 35 à 40 ans, et succombe plus particulièrement en France aux paris sportifs, «surtout aux jeux de PMU», observe le Dr Marie Bronnec, psychiatre du centre et directrice de l'Institut fédératif d'addictions comportementales (Ifac). Bien devant le casino, le grattage, la loterie ou même le poker qui «représente 15 % des addictions de nos patients», relève le médecin.

Si rien ne permet encore de mesurer l'impact de la libéralisation des jeux en ligne sur la croissance des addictions, on sait déjà que «ceux qui jouent sur Internet deviennent plus rapidement dépendants que les autres». Mais qu'ils sont aussi ceux qui accèdent plus facilement aux soins. «Peut-être parce que ce sont des personnes insérées socialement et installées dans la vie de famille - au contraire de la solitude qu'avaient relevée les études de référence précédentes», explique le Dr Bronnec. L'étude répertorie trois profils: le débutant qui sombre «par effet d'entraînement», l'anxio-dépressif qui «présente des vulnérabilités préalables, comme le peu d'estime de soi, et qui trouve dans le jeu la réponse à un besoin existentiel», explique la psychiatre.

Enfin, il y a le joueur «au niveau d'impulsivité très élevé qui présente des co-morbidités et des co-addictions» (alcool, psychotropes, etc.). La prise en charge psychothérapique, individuelle ou en groupe, peut avoir plusieurs approches: comportementale, cognitive, sociale ou médicamenteuse.

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